Nailah Blackman : la princesse de la Soca

Entre besoin de mettre en lumière les sonorités africaines dans sa musique et celui de tendre la main aux artistes en devenir, Nailah Blackman s'est livrée à nous sur sa carrière et sa vison de la Soca.


BJ : Un an sans carnaval, comment le vis-tu ? Nailah Blackman : Ça a été vraiment dur. Triste. Je pense que le carnaval c’est bien plus que de faire des costumes pour nous caribéens. C’est une tradition qui fait partie de nous littéralement. Donc cette année pour Trinidad c'est comme si ç avait été la fin du monde je dirais.

[...] la Soca c’est un mélange de musique indienne et de rythmiques africaines. Je souhaite mettre plus en avant cette racine africaine [...].

BJ : Tu es une des premières à avoir apporté des sonorités "afro" dans la Soca, peux-tu nous en dire plus ? Nailah Blackman : Et bien depuis petite j’ai grandi avec la musique africaine avec différentes sonorités venant du Sénégal, de l’Afrique du sud, du Nigeria, ou encore du Ghana. J’aime vraiment ces sonorités et ça a commencé à devenir populaire dans les Caraïbes, vers 2016 je dirais. C’est vrai que la musique indienne a toujours été prédominante à Trinidad et Tobago dû à notre Histoire coloniale. Mais la Soca c’est un mélange de musique indienne et de rythmiques africaines. Je souhaite mettre plus en avant cette racine africaine justement. C’est pourquoi j’ai toujours aimé mettre les sonorités africaines dans mon art. Il y a une nécessité de mettre plus en avant l’Afrique dans nos musiques caribéennes.


[...] je souhaite partager des émotions avant tout à travers ma musique.

BJ : En tant que jeune artiste, que souhaites-tu partager à travers ta musique ?

Nailah Blackman : Je souhaite partager qui je suis en tant qu’individu. Mais aussi partager la réalité. Comme vous le savez, on ne connaît que des moments de bonheur dans la vie. Parfois on rencontre des difficultés. Et je pense que chaque artiste à cette possibilité de traduire dans sa musique ces moments. Je suis une personne assez émotive, je ne vois pas tout en rose. Mais c’est une question de perspective. Et je souhaite partager des émotions avant tout à travers ma musique. Car on a toujours besoin d’une chanson pour accompagner les moments de nos vies où l’on ressent de la joie ou de la tristesse.


BJ : Quelle étape préfères-tu dans ton processus créatif lorsque tu crées une chanson ?

Nailah Blackman : Quand je crée une chanson c’est à chaque fois différent. L’inspiration peut venir quand je fais la vaisselle, quand je vais en studio justement pour créer ou quand je suis sous la douche ou encore quand je suis en interview. C’est tout le temps différent. Mais il est vrai qu’il y a une étape qui est une sorte de repère pour moi c’est les versets. Car c’est eux qui racontent l’histoire. Donc j’aime d’abord travailler les versets en premier. Et puis après les cœurs. BJ : Comment ton arrière grand-père, le légendaire The late Ras Shorty, t’inspire-t-il dans ta musique ?

Nailah Blackman : Il m’inspire de tellement de manières. Au-delà du fait qu’il est le fondateur de la Soca, il a cassé beaucoup de barrières, de stéréotypes et c’est exactement ce que je veux faire. Je veux être authentique et être libre. Et parfois tu as besoin d’avoir quelqu’un autour de toi qui t’inspire en étant juste lui-même, et c’est pour ça qu’il m’inspire.


BJ : Le timbre de ta voix est reconnaissable parmi 1000 et a une signature totalement unique. Comment fais-tu pour l’entretenir ?

Nailah Blackman : Je ne dirais pas que j’ai une routine. La voix est comme tout autre instrument, tu dois l’exercer, prendre soin d’elle et surtout, tu dois t'entraîner tous les jours. Et je remercie mon grand père pour ma voix (rires).



BJ : Comment vois-tu la place des femmes dans l’industrie de la musique Soca ?

Nailah Blackman : Dans la musique Soca, la place de la femme est très peu visible mais elle est très importante. Et je trouve ça dommage car ce sont des femmes incroyables qui travaillent très dur dans l’industrie de la Soca. Dans toutes les industries bien sûr. Mais, tout particulièrement dans la Soca. C'est injuste mais je ne veux pas voir ça de façon négative. Travailler dur est plus fort que tout. Alors si les circonstances demandent que tu travailles dur, je trouve que c’est la meilleure des motivations pour les femmes. Pour te faire une place dans le milieu et pour que d’autres femmes puissent faire leur place plus facilement. Mais pas trop facilement non plus (rires).



BJ : En tant que fans qui aimons ta musique depuis tes débuts, on peut dire que 2018 a été l’année qui t’a révélée. Les deux chansons O' Lawd Oye" et "Badishhsont sorties cette même année et ont connu un vrai succès. Est-ce qu’on peut dire que cela a été un moment déterminant de ta carrière ?

Nailah Blackman : Je ne dirais pas que c’était un tournant, je dirais plutôt que c’était un moment important dans ma carrière. Vous savez que ma carrière a commencé en 2017 avec le son "Work Out". Et puis, j’ai fait des sons avec des artistes populaires comme Kes The Band. Ça a commencé d’une très bonne manière. Tout a pris une bonne trajectoire. Concernant ma façon de créer ma musique, tout a changé pour moi. Ma vie a changé, j’ai commencé à voyager autour du monde, j’ai gagné un Award. J’ai changé ma façon de voir la musique, et ma carrière. Ca m’a poussé à travailler plus dur. Donc oui, ça a vraiment été un moment important dans ma carrière.


BJ : Qu’est-ce qui t’as poussé à travailler avec Sammy Jo ? Comment l’aides-tu dans sa carrière ? Et à quel point est-ce important pour toi de partager ton expérience avec d’autres artistes ? Nailah Blackman : On a découvert Sammy Jo en 2020, pendant la période de confinement. On arrivait pas à croire qu’elle venait de Trinidad, on pensait qu’elle venait de Jamaïque. On a trouvé que sa voix était transcendante et magnifique, alors on l’a contacté. Au début de ma carrière j’ai fait tellement d'erreurs et j’aurais voulu avoir quelqu’un avec moi pour me conseiller. Et je trouve que dans cette industrie, c’est beaucoup plus dur pour les femmes que pour les hommes. On doit s’inquiéter de notre voix, de notre image, de tout. J’ai pu faire mon chemin toute seule, mais je me dis que j’y serais arrivé plus rapidement si j’avais eu quelqu’un avec moi. Donc je me suis donnée pour mission de faire ça avec Sammy Jo. De l’aider avec les interviews car tout peut aller très vite. Il faut faire très attention à ce que tu dis. Si tu dis quelque chose de travers c’est directement sur les réseaux sociaux, et tu ne peux pas retourner en arrière. Il y a plein d’aspects différents en étant artiste avec toutes les stratégies. Donc avec Sammy Jo, j'apprends constamment. C’est très important de m’assurer que ce ne soit pas aussi difficile pour la jeunesse que cela l'a été pour moi ou que mes prédécesseurs, de grandir dans l'industrie de la musique. C’est mon but avec Sammy Jo.



BJ : Hormis celui de Trinidad, quel carnaval apprécies-tu le plus ? Nailah Blackman : humm je dirais que j'apprécie particulièrement le carnaval de Jamaïque. Je l'adore parce que le climat est le même qu'à Trinidad. La musique y est géniale, il n'y a pas que de la Soca, on s'ambiance aussi sur le Dancehall et d'autres styles de musiques; le genre que tu n'entend pas en tant normal en dehors du carnaval. Et puis il y a beaucoup de célébrités qui viennent en Jamaïque durant cette période, du coup les festivités prennent plus d'ampleur. Un peu comme à Trinidad. C'est différent de mon île mais cette différence rend le carnaval jamaïquain vraiment super.



BJ : Nailah peux-tu nous partager tes prochains projets ? Et nous feras-tu le plaisir de sortir un nouvel EP ?

Nailah Blackman : Je travaille justement sur un album. Ca va être lourd ! Il faut que vous sachiez que ce ne sera pas un album de Soca. Je casse les frontières entre les genres musicaux avec ce projet. Je fais cela car je suis avant tout une artiste avant tout. Il y aura de la Soca mais pas en majorité. La direction artistique de cet album sera plus de la "World music", je dis ça parce que se sera une fusion entre l'Afrobeat, le Dancehall, le Reggae, la Trap, le RNB, le Hip-hop. Je vais explorer toutes ces catégories de musique et juste faire la musique que j'aime. J'écoute toute sorte de musique, et je voudrais que les gens me connaissent mieux en tant qu'artiste. Qu'ils découvrent le type de musique que j'aime. C'est également une opportunité pour moi de représenter Trinidad et de montrer au monde que nous n'avons pas seulement la Soca à partager. ■


Crédits photos/vidéos : Nailah Blackman & Jeffrey Charles

114 vues

Posts similaires

Voir tout